A LETTER OF FIRE (GOODBYE MUM)
LA TRAVERSÉE DU RÊVE

SYNOPSIS

 

Le jeune fils d’un couple de la haute bourgeoisie est traqué par la police pour un meurtre qu’il a commis par accident. Il trouve refuge chez un brave employé du musée. L’émotion soulevée dans toute la ville est d’autant plus forte que le juge en charge de l’affaire n’est autre que la propre mère du jeune meurtrier. Ce drame va précipiter la dégénérescence d’une famille déchirée entre l’amour exclusif et dominateur qui unissait la mère à son fils, et l’impuissance d’un père, perdu dans un rêve qui le lie secrètement à l’enfant.

À PROPOS DE LA TRAVERSÉE DU RÊVE

Entretien avec Eric Meyer, Professeur à l’INALCO, spécialiste de Sri Lanka

 

Eric Meyer est professeur d’histoire du monde indien à l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales), dont il est par ailleurs le Vice-Président. Il a consacré ses recherches à l’histoire moderne et contemporaine de Sri Lanka, dans le cadre du Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, en partenariat avec le CNRS. Il est l’auteur de nombreux articles scientifiques, ainsi que du manuel de la collection Que Sais-Je ? consacré à Sri Lanka, et d’un ouvrage de référence : SRI LANKA : ENTRE PARTICULARISMES ET MONDIALISATION (La Documentation Française, 2001).

 

 

Après This is my Moon et Flying with one Wing, qu’attendiez-vous du nouveau film de Asoka Handagama ?

 

Je n’avais pas d’idée préconçue : j’ai pris le film comme un choc, c’est un film très dur, et à mon sens très désespéré. Comme on dit en anglais, c’est un film constamment « borderline » : on est toujours sur l’arête. Pendant toute la durée du film, je me suis demandé : à quel moment l’un ou l’autre des personnages va-t-il basculer, quand vont-ils se jeter par la fenêtre et tomber dans le vide ? J’ai d’ailleurs trouvé l’image du père et du fils se dévisageant tous deux, l’un au pied de l’immeuble, l’autre à son sommet, très éloquente dans le contexte de la société sri lankaise. Ce rapport « du bas vers le haut » est très symptomatique, le choix de ce gratte-ciel n’est évidemment pas un hasard [il s’agit effectivement de l’immeuble d’habitation le plus élevé de Colombo, et de tout le pays – NdR]. Mais ce que je dis là, c’est une réaction déjà intellectualisée : ce qui m’est tout de suite venu à l’esprit à la fin de la projection, c’est, encore une fois, l’idée de choc, de brisure...

 

Au point, disiez-vous avant cet entretien, de ne pas très bien savoir quoi penser du film «à chaud » ?...

 

Oui, à la fin, on ne peut être que « cassé », c’est du moins ma réaction brute. Le film est très fort, et il ne laisse pas au spectateur la possibilité de penser. Il est rude, violent jusqu’au bout : la fin me pose problème d’ailleurs, mais c’est un choix que j’admets, un choix d’auteur. J’ai beaucoup pensé au Trésor [Nidhanaya], que je considère comme le chef d’œuvre de Lester James Peries. Dans le film de Lester, après la scène du meurtre, on revient à l’idée du récit : si je me souviens bien, on revoit dans la séquence finale cet homme en train d’achever d’écrire la confession de son crime. Cela donne au spectateur une possibilité à la fois de prise de recul et d’identification par rapport au personnage. Avec Asoka en revanche, la fin est brutale, elle nous maintient à distance, sans que l’on puisse penser, nous laissant sans voix en quelque sorte.

 

Un peu plus de trois semaines ont passé depuis la projection du film : quelles images vous reste- t-il, quelle perception en avez-vous aujourd’hui ?

 

Je vous parlais de la rencontre du père et du fils mise en perspective par le gratte-ciel... Il y a des choses extraordinaires, comme par exemple lorsque le gosse se cache sous le lit. Il y a bien sûr le personnage de la mère : je ne m’attendais pas du tout à cette vision d’une femme porteuse de toute cette force et de cette violence. Elle m’a paru totalement authentique dans son caractère extrême. Et le thème de l’impuissance masculine est très important dans le contexte de la société sri lankaise. La relation de la femme au mari impuissant est absolument centrale dans la culture de Sri Lanka. De ce point de vue, le gardien du musée est aussi un personnage clé : il incarne parfaitement le brave cinghalais des milieux populaires, qui fait son boulot, qui est « civilisé » et a la tête bien sur les épaules. Il se retrouve face à une « sauvage », cette femme qui en voulant réaliser un rêve, déchaîne une violence démoniaque que la société sri lankaise s’évertue à « assagir » au moyen de ces cérémonies traditionnelles et rituelles que l’on appelle «la célébration des démons ». Dans la psyché cinghalaise, ces cérémonies visent à contrôler les forces démoniaques de la nature incarnées par la force sexuelle de la femme.

 

Nous sommes donc loin de la traditionnelle vision « tiers-mondiste » de la condition féminine...

 

Absolument : nous sommes aux antipodes des civilisations marquées par le patriarcat. La société sri lankaise, en tout cas sa composante cinghalaise, n’est pas une société machiste, contrairement à ce que l’on croît souvent. En réalité, on ne doit pas généraliser à tout un continent ce qui ne caractérise que l’Inde du Nord et la culture hindoue. Mais dans l’Inde du Sud, à laquelle se rattache la culture de Sri Lanka, les hommes n’ont pas monopolisé une place dominante, ils sont beaucoup plus dans une relation d’incertitude quant à leur rôle sexuel dans la société. Notez au passage que cette thématique est centrale dans tous les films d’Asoka, et pas simplement dans Flying with one Wing. L’impuissance masculine est un trait caractéristique de cette société : pensez à cette image de la déesse indienne, de ces divinités féminines terribles, qui sont très présentes, et très impressionnantes. Dans La traversée du rêve, la mère est vis-à-vis de son fils cette déesse à la fois nourricière, sauvage et terrible. Il n’y a face à elle ni place, ni même d’image possible pour un homme tout puissant, c’est plutôt – si j’ose dire – l’homme tout absent ! C’est évidemment le père qui n’est tout le long du film qu’une statue de cire, tout l’inverse de la statue du commandeur ! En en faisant un personnage de mort-vivant dont les doigts se fondent dans la pierre du balcon, à la fin du film, Asoka ne fait que décrire, d’une manière certes extrême et peut-être un petit peu trop métaphorique, la réalité sociale, psychologique et culturelle de Sri Lanka aujourd’hui.

 

Ce qui veut dire que le film ne raconte pas l’histoire d’une famille de la haute bourgeoisie, comme on en trouve à Colombo ou ailleurs dans le monde, mais qu’il veut raconter l’histoire d’une société ?

 

Oui, et d’ailleurs, tout le monde le comprend, la dernière partie du film n’est pas construite sur un « climax », la révélation d’un quelconque secret dont on se doute depuis longtemps. Asoka semble s’intéresser assez peu à cette histoire de décadence d’une famille aristocratique. Le film n’apporte d’ailleurs rien de nouveau sur ce sujet déjà traité, bien qu’il cède au décorum de la grande demeure coloniale sur le déclin... En fait, la dernière partie du film décrit l’aboutissement de l’histoire d’une société figée, « muséifiée ». Le film traite de la « chosification » et de la réification de la culture que le « bon peuple » est invité à entretenir dans un musée au parfum très colonial. Cela ne manque pas d’ironie, pour qui connaît le vrai musée de Colombo [où ont été tournées les scènes d’extérieur – NdR].

 

D’où l’importance du Musée des Civilisations d’Ase, et de tout ce qui s’y passe dans le film...

 

Absolument : là encore, rien n’est le fait du hasard. On pourrait d’ailleurs dire à ce propos que le film nous raconte une histoire de lieux, et le lieu central, c’est le musée de cette civilisation entretenue par des statues et des personnages armés de lances ! Il ne pouvait y avoir que cette femme pour casser cette culture, désacraliser le lieu, car il y a toute cette violence en elle. Et cette violence n’a d’autres expressions possibles que des actes de barbarie, dans des cultures comme celle du bouddhisme, où tout doit être calme et lisse à la surface. A l’inverse, les religions hindoues ou chrétiennes sont toutes imprégnées de violence, on n’a pas besoin de détruire toute une salle de musée !

 

Avez-vous le sentiment que le film livre toutes ses clés ? On a reproché à Asoka, notamment à propos de This is my Moon, de laisser parfois le spectateur face à une porte close. Par exemple, le rôle du piano, manifestement central dans le lien visuel et musical qu’il établit entre la demeure familiale et le musée, n’apparaît pas très clairement.

 

Effectivement, mais le film est très riche. Je pense que la principale clé du film, c’est l’image d’une culture dont on ne sait pas si elle est « homme » ou « femme ». C’est l’intention portée par cette salle que l’on voit dans le musée, qui se démarque par son style victorien, et où la mère « révèle » son secret. Cela m’a rappelé ces récits de voyage écrits par des colons anglais à la fin du XIXe siècle : on y lit qu’ils s’offusquent du fait que les Cinghalais portent des cheveux longs qu’ils maintiennent par un chignon, et prétendent en même temps exercer le pouvoir. C’est très clairement la vision que le colon anglais a d’un peuple aux allures efféminées dont il doit être l’homme fort et le dirigeant. Les Cinghalais, plus que les Tamouls, ont complètement intériorisé cette vision, et n’ont pas cessé d’en souffrir depuis. Cela renvoie à l’histoire de ce petit groupe de spiritualistes un peu particuliers (on y trouve des personnalités assez étranges), les théosophes, qui débarquent en Inde du Sud et à Ceylan vers 1880, dans l’intention d’y créer une religion universelle. Ils font la rencontre d’un jeune homme très remarquable, David Hewavitarana, qui se fera appeler Dharmapala (”le défenseur de la Doctrine”). Il va leur servir de guide, certains assurent qu’il aurait été la victime de violences sexuelles ; en tout cas, ils vont l’instrumentaliser, en faisant le représentant “officiel” du bouddhisme en Occident (il y aurait là matière à un film). Prenant ses distances un peu plus tard, Dharmapala s’est rendu en Inde, là où avait vécu le Bouddha. Il y est mort dans les années 30, après avoir contribué au renouveau du Bouddhisme. Il incarne depuis la recherche d’authenticité en réaction à la violence exercée par le pouvoir colonial anglais à Ceylan. Il exprime toute l’ambivalence de la relation avec un Occident qui allait à la recherche de l’Orient. Ceci est très profondément ancré dans la psyché cinghalaise. Il faudrait suivre la voie tracée par Sudhir Kakar, ce célèbre « ethno- psychanalyste » qui a étudié les cultures et les sociétés de l’Inde du Nord. J’attends qu’un psychanalyste sri lankais fasse la même chose : le film d’Asoka serait un morceau de choix pour lui ! Et si le trait est parfois un peu trop souligné, est-ce que ça ne nous rappelle pas après tout les films de Pedro Almodovar dans la première partie de sa carrière ?...

 

Entretien réalisé à l’INALCO (Paris), en juin 2005.

 

 

 

 

Un film impoli

par Pierre Rissient

 

Je sais, je risque d’être partial...

Je serai partial parce que déjà en 1965, un immense film, Gempelerya [Changements au village] n’a pas été reconnu à sa hauteur. Je serai partial parce qu’il n’y a pas si longtemps Wekande Walauwa [Le domaine] a été martyrisé en grande partie à cause de l’extrême dénuement de ses moyens techniques aux yeux de ceux qui n’ont pas su ou voulu voir la magnificence en profondeur d’un grand cinéaste, Lester James Peries, qui lui voit – et avec quelle humilité – comme à rebours, le périple de sa vie, les changements de son village, de sa ville, de son pays. Je serai partial aussi parce que l’on a été injuste envers Sumitra, l’épouse de Lester, dont La sœur aînée est fait de cette même douceur et de cette même douleur...

Oui, je serai partial alors que l’on méconnaît trop le seul cinéaste au monde qui soit encore le Griffith de son pays – Rekava [La ligne du destin] est au Sri Lanka le film fondateur que Naissance d’une nation fut aux Etats-Unis. Aujourd’hui, avec Prasanna Vithanage, Vimukhti Jayasundara et Asoka Handagama, le Sri Lanka nous envoie non pas des « fils », ni des « héritiers », mais je dirais plutôt des « neveux »... Qu’on en juge sur le cas de La traversée du rêve [A Letter of Fire], le cinquième long métrage de Asoka Handagama.

Nul doute que certains vont se récrier devant le nouveau film d’Asoka comme on le fit devant certains mélodrames de celui qui n’était pas encore reconnu et inscrit au répertoire sous le nom de Douglas Sirk... La traversée du rêve est un film impoli : ne tourne-t-il pas le dos à tous les clichés, à tous les modèles que certains attendent, exigent même, de ces contrées cinématographiques en voie de développement d’où il nous parvient ? La traversée du rêve est un film impoli et barbare : sa barbarie, le film la doit d’abord au choc d’une histoire qui se déroule dans la très haute bourgeoisie, dans l’opulence urbaine d’une société dont on avait pris l’habitude de nous montrer que les classes déshéritées, la pauvreté rurale... Certains de ses personnages ne sont guère plus que des fantoches frivoles. Mais Sirk n’écrivait-il pas aussi sur du vent ?

La traversée du rêve est aussi un film décadent, qui ravive quelque part en moi de vieux souvenirs de lecture de Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Villiers de l’Isle Adam, sans que je puisse en dire plus. C’est un film vociférant, le tympan se voile souvent et soudainement : on ne perçoit plus alors les vibrations émotionnelles qu’en sourdine. Et puis le voile se déchire, hurlant : on est à vif, irrité oui... Vous voyez à quel point nous sommes loin de ce « world cinema » policé qui ne sait plus vivre dangereusement !

A l’image de son créateur, La traversée du rêve est un film ambivalent qui se retourne sur lui-même, un film naïf qui pourtant, curieusement, sait rire de sa naïveté, un film irréel qui, telle la figure du père, son personnage central et absent, finit par s’inscrire dans la pierre. Un film presque trop long, ce n’est pas loin d’être vrai, une musique parfois contestable et trop abondante, j’en conviens. Et vous pourrez être, comme je le suis, ambivalent à son égard, saisi par la nature extrême, excessive, de ce film de feu... Un film irrévérencieux, mais d’une telle élégance et d’une telle force dans sa façon de tirer sa révérence.

Au fond, est-ce que je suis si partial ?...

 

Paris, juin 2005

 

 

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